Margot du lycée Schweitzer du Raincy propose une analyse soignée et pertinente du roman de Lola Lafon, Chavirer.

Cette histoire nous entraîne avec une grande habileté dans les coulisses du quotidien d’une danseuse, de l’adolescence à l’âge adulte. Cléo, personnage principal, a treize ans lorsqu’elle s’entraîne déjà pour devenir une grande danseuse de modern jazz. Issue d’un milieu modeste et se sentant insignifiante, quelles ne sont pas sa joie et sa fierté lorsque Cathy, femme distinguée et élégante, lui fait comprendre qu’elle a un talent exceptionnel ! Elle lui révèle qu’on « ne voit qu’elle » au cours de danse, et lui propose même d’obtenir une bourse d’une fondation, Galatée, pour pouvoir vivre de sa passion. La tête pleine de rêves, Cléo va suivre aveuglément cette femme qui sait l’amadouer en lui faisant découvrir un monde luxueux qu’elle ne connaît pas, et va devenir le centre de l’attention au collège et dans sa famille, jusqu’à la découverte de l’horrible vérité : la fondation Galatée n’est en fait qu’un réseau de prostitution qui s’est servi d’elle, ce qu’elle ne comprend pas tout de suite. En effet, dans son esprit d’adolescente, elle ne sait pas vraiment si ce qui lui arrive est normal ou pas, ce qui m’a d’abord semblé étrange en tant que lectrice.

Mais Lola Lafon se met parfaitement dans la peau de son personnage afin de nous faire comprendre les différentes raisons de cette hésitation et sans porter aucun jugement : le fait d’être sortie de l’ombre grâce à cette fondation, de ne pas vouloir abandonner et échouer à ce « test » pour ensuite reprendre son existence monotone, son peu d’expérience de la vie… Tout cela conduit même Cléo à se taire et à entraîner d’autres jeunes filles dans ce piège sexuel. Ceci est peut-être le pire aspect de cette histoire, mais est néanmoins plausible et nous invite à réfléchir à l’actualité d’une autre manière, notamment sur le mouvement MeToo : pour moi, cette histoire n’agit pas comme un témoignage, dans la mesure où elle est plutôt un processus d’identification à la victime tout au long de sa vie afin de comprendre son ressenti et l’impossibilité de l’oubli : « Le passé était irréversible. Aucun pardon ne pourrait défaire ce qui avait été ». Cette approche est d’autant plus intéressante qu’elle nous permet aussi de découvrir tous les autres aspects cachés de la vie de Cléo, comme par exemple la superficialité des spectacles de danse, lorsqu’elle devient danseuse professionnelle, notamment sur les plateaux de Drucker : une grande douleur due aux blessures et une lourde préparation sont nécessaires pour tous les danseurs, bien qu’ils ne doivent rien laisser paraître, si bien que des pétitions circulent pour dénoncer leurs conditions de travail, qui ne leur permettent bien souvent que de vivre dans une situation précaire : « Ces danseurs-là, qui travaillaient pour des émissions de variétés, étaient des ouvriers de l’art, sans gloire. »

J’ai donc été impressionnée par cette connaissance du monde de la danse, au delà des apparences, que semble avoir Lola Lafon dans ce livre. Au cours du roman, l’auteure nous livre également d’autres points de vue, ce qui rend l’histoire plus compliquée à comprendre et a été déstabilisant pour moi au départ, mais cela ne rend pas la construction du récit confuse pour autant : de Yonasz, camarade de collège, à Claude, habilleuse pour les spectacles, ou encore Lara, petite amie, c’est toujours l’affaire Galatée ou, plus encore, le destin de Cléo qui restent le fil conducteur du récit. Et en découvrant ces nouveaux personnages, on en apprend plus encore sur elle, de ses habitudes à sa compassion, ou encore ses manies, comme le fait de mettre sa main sur son cœur lorsqu’elle parle de ce qu’elle aime : Cléo est donc décrite et définie par ce que les autres pensent d’elle, ce qui peut aussi nous faire réfléchir sur notre vie quotidienne.

Ce roman est donc poignant, aussi bien par sa construction que par les thèmes abordés.

Margot