Alors, je suis avec Guillaume Poix, l’auteur de Perpétuité. Déjà, est-ce que vous allez bien ?
Ça va super, très content d’être là.
Tant mieux. Alors, comment est-ce que vous est venue l’idée de ce livre ?
J’avais travaillé pour un cycle de pièces de théâtre sur la justice, puisque j’écris des pièces de théâtre, je suis dramaturge. J’avais travaillé sur la justice restaurative, qui est une nouvelle manière, depuis une dizaine d’années, instituée en France, une nouvelle manière de penser la justice, avec l’idée qu’il faut rapprocher les citoyens de l’institution et qu’il faut aussi les accompagner dans une prise en charge plus humaine et surtout prendre en charge les répercussions qu’un fait lié à l’institution judiciaire peut avoir dans leur vie. Donc je m’étais beaucoup intéressé au milieu carcéral, j’avais fait beaucoup de lectures, et il m’a semblé, en faisant toutes ces lectures, qu’on parlait très peu, en voyant beaucoup de films aussi, qu’on parlait très peu des surveillants, des personnes qui travaillent en détention, en prison, ou alors quand on en parlait, c’était toujours un petit peu de la même manière, des personnes… souvent vues comme des anti-héros, c’est-à-dire pour les surveillants des personnes assez rudes, qui versent dans l’illégalité, dans la clandestinité. Et je trouvais que c’était une représentation un peu stéréotypée et je crois que j’avais très envie d’aller au contact de personnes qui ont l’air de faire le pire métier au monde, c’est-à-dire le métier que personne n’a envie de faire. Et je crois que je me suis dit, tiens, raconter la prison de ce point de vue-là aura peut-être quelque chose de singulier et permettra de… d’avoir un éclairage peut-être un peu plus juste sur ces professions méconnues et mal aimées.
Très bien. Que pouvez-vous nous dire de l’ambiance que vous avez eue lorsque vous avez fait vous-même les recherches ?
J’ai passé pendant trois ans du temps dans une maison d’arrêt du sud de la France où l’administration pénitentiaire a accepté que je vienne faire un travail d’immersion. Ça veut dire que tous les jours, quand je venais passer 8-10 jours, je repartais et je revenais de mois en mois. Je passais une journée dans la prison de 8h du matin à 20h-22h. Parfois, j’ai fait des services de nuit. C’était une ambiance évidemment très difficile, très rude, assez hostile, parce que la détention, c’est un monde de souffrance, c’est un monde violent, c’est un monde où des personnes vivent une expérience terrible de leur vie. Donc ça a été une expérience très chargée, très difficile. Et en même temps, ce qui m’a frappé, c’est qu’en étant au contact des travailleurs, des travailleuses, des surveillants, des surveillantes, il y a aussi une ambiance de solidarité, de camaraderie. C’est un travail qu’on fait en équipe, qui place l’humain au centre des préoccupations. Donc en fait, ça a été un constant paradoxe, c’est-à-dire que c’était à la fois passionnant par les relations humaines, parfois très chaleureuses, que je pouvais observer, et en même temps, c’était toujours des situations assez tragiques, des situations de détresse humaine. Donc cette ambiance-là, très paradoxale, elle a été vraiment passionnante.
Merci. Quel sentiment vous avez eu pendant l’écriture ? Qu’est-ce qui vous a vraiment marqué ?
C’est intéressant comme question parce qu’on nous pose très rarement la question quand on écrit des émotions qui nous traversent alors qu’en fait moi je crois qu’on écrit quasiment uniquement avec ça, avec ces émotions bien sûr. Il y a pour ce roman en particulier tout un travail de documentation, un travail théorique qui précède et à la fois un travail d’expérience immersive d’où j’ai tiré des notes, des archives, un certain nombre de données que j’ai pu collecter et qui ont été utiles. Mais quand on écrit, je crois qu’on est dans un état très particulier où à la fois on traverse des situations de grande joie, paradoxalement, parce que c’est un moment où enfin on donne forme à l’objet qu’on a rêvé, qu’on a fantasmé. Donc il y a cette excitation, cette joie à être au travail. Il y a en même temps beaucoup parfois de déception et de peur parce qu’on ne parvient pas toujours à accomplir ce qu’on s’était dit qu’on ferait. Tout à coup, la forme finale change par rapport aux rêves qu’on en avait. Et en même temps, on traverse aussi, je crois, toutes les émotions que traversent les personnages. Donc moi, quand j’écris, je suis un peu dans le même état que mes personnages en fonction des situations qu’ils traversent, que ce soit de la détresse, de l’espoir, de la joie, de l’inquiétude, de la souffrance. On traverse tout ça parce qu’on lui donne forme. Donc on est dans un état très particulier, c’est à la fois extrêmement exaltant et éreintant d’écrire quand on se propose de donner forme aux émotions humaines. Donc je trouve que c’est une très belle question parce qu’on nous la pose très rarement.
Est-ce que vous avez eu un sentiment d’injustice un peu face à tout cet univers carcéral ?
Constamment. En fait, l’injustice, il faut la distinguer. Il y a des situations injustes, c’est-à-dire qu’il y a des personnes qui sont incarcérées de manière trop lourde. Moi, j’ai fait tout un travail sur les comparutions immédiates, notamment. Et en maison d’arrêt, j’ai vu beaucoup de personnes qui sont passées par la comparution immédiate et qui ont été condamnées à de très lourdes peines de prison qui m’ont semblé disproportionnées par rapport aux délits commis. Donc déjà ça c’est la première injustice, c’est une disproportion parfois des peines. La deuxième injustice c’est les conditions de détention, c’est-à-dire que dans le contexte actuel, du fait de la surpopulation, les personnes qui sont incarcérées s’entassent à 2, 3, voire 4 par cellule, avec pour certains un matelas au sol, dans des cellules de 9 mètres carrés. Donc la promiscuité, la cohabitation forcée avec des personnes qu’on n’a pas choisies et qu’on ne connaît pas, c’est une des premières injustices de l’incarcération, une autre injustice de l’incarcération. Il y a l’injustice liée au travail, puisqu’on veut réinsérer les personnes qu’on enferme, mais on ne s’en donne pas vraiment les moyens, du fait de la surpopulation notamment. Il n’y a que 30% des détenus qui ont accès au travail, dont on sait que c’est un des gages de la réinsertion. Donc il y a toutes ces injustices-là, quotidiennes, la dégradation du bâtiment, des conditions. Ces injustices-là, elles sont criantes, elles sont tragiques, elles produisent des situations tragiques à leur tour avec… des personnes qui finissent leurs jours en prison, qui se suicident, qui passent à l’acte. Il y a des situations de violences terribles, il y a des détresses psychiatriques très grandes, beaucoup de détenus qui devraient être soignés en institution psychiatrique et qui ne le sont pas. Donc quand on va en prison, on est face à tout ce que la société ne veut pas vraiment regarder, tout ce qu’elle met de côté. Et on voit comme le bout de la chaîne humaine et le bout de la chaîne pénale où les situations d’injustice sont à la fois présentes dans les lieux, mais sont aussi présentes par les vies qu’on croise. Parce que beaucoup de personnes qui sont incarcérées, il y a une injustice sociale et inégalitaire. Beaucoup de personnes sont passées par l’aide sociale à l’enfance, sont descendues au sans domicile fixe. Donc la prison, elle nous met face à l’injustice de la société et elle reproduit par les conditions qu’elle propose d’autres injustices. Donc oui, c’est une sensation permanente.
Est-ce qu’il y a un prisonnier ou un gardien qui vous a plus marqué que d’autres ? Une histoire qui vous a un peu marqué ?
C’est très difficile d’en choisir une parce que c’était quotidien, les histoires marquantes. Il y a une histoire qui est restituée dans le roman. de l’impact pour un surveillant de son métier sur sa famille. Sa fille subit une agression terrible parce que son père est surveillant. Ça, ça m’a beaucoup marqué, comment c’est un métier qui colle à la peau et qui même peut atteindre à l’extérieur sa famille puisque je pense que c’est peut-être la situation la pire qu’on puisse imaginer qui fait peur à tout le monde de se dire que nos proches souffrent à cause de nous.
Pendant que vous avez fait votre travail d’enquête, est-ce qu’il y a eu des moments marquants, vraiment marquants, mais limite traumatisants ?
Oui, il y en a eu beaucoup. Un des moments les plus difficiles, ça a été lorsqu’un détenu, après avoir exercé de la violence envers des surveillants, a retourné cette violence contre lui-même parce qu’il était dans un état de grande souffrance psychiatrique et que… J’ai assisté à la prise en charge de cet incident, comme on l’appelle, donc au fait de devoir s’occuper de ce détenu, à la fois soigner et prendre en charge les surveillants qui avaient été agressés, puis prendre en charge cette personne qui retournait la violence contre elle-même. Et ce moment-là a été bouleversant parce que je ne mesurais pas quand on est en prison que c’étaient ces situations-là aussi auxquelles les travailleurs et les travailleuses faisaient face. Donc ça, ça a été une expérience très traumatisante de voir la souffrance, la détresse et de voir à quel point l’institution n’était pas adaptée à ces moments particulièrement traumatisants.
Est-ce que vous avez trois mots pour pouvoir décrire votre livre ?
Immersif, nocturne, vivant.
Très bien. Est-ce que vous avez quelque chose à dire aux personnes qui n’ont pas encore lu votre livre, quelque chose qui pourrait justement les pousser à le lire ?
On croit souvent que la prison est un lieu violent et morbide. Ça peut être le cas, bien sûr. Mais ce qu’essaye de raconter le livre, par-delà ses dimensions, c’est la vie qui palpite derrière les murs et comment on tente d’organiser précisément la vie en commun. Alors les personnes qui ont peur de lire un livre sur la prison ou qui pensent qu’elles connaissent ce qu’est la prison, ce livre, sans prétendre tout raconter, essaye de mettre l’accent sur une dimension méconnue qui est ce soin, cet effort constant que les personnes qui y travaillent font pour rendre la vie supportable, tout simplement pour l’agencer et la rendre possible. Donc, de manière contre-intuitive, je crois que c’est un livre qui célèbre aussi le prix de la vie.
Et après, justement, après le prix Goncourt des lycéens, après tout ça, qu’est-ce que vous comptez faire ?
Alors moi je travaille, je suis donc dramaturge, c’est-à-dire que mon métier c’est vraiment le théâtre, j’écris des pièces de théâtre, c’est un artisanat auquel je consacre une grande part de ma vie. Donc je continue à faire ce métier, à écrire des pièces de théâtre, à croire aux représentations théâtrales, croire que le moment… que le théâtre ménage et permet est un moment décisif et important, un moment où la société se pense elle-même, donc j’y travaille ardemment, je continue d’y travailler, et je vais travailler sur un autre roman à partir de janvier qui va me demander à la fois encore un travail d’immersion et de documentation, Et en même temps, peut-être essayer d’aller sur un versant plus inattendu encore que celui que j’ai travaillé jusqu’à présent. Donc, c’est ce qui m’attend. C’est le prochain roman.
Très bien. Par rapport au prix Goncourt, justement, Goncourt des lycéens, qu’est-ce que vous pouvez en dire ?
C’était une aventure hors du commun. Ce qui est merveilleux, c’est qu’on ne peut pas l’anticiper, on ne peut pas la devancer, on ne peut que l’espérer. Et puis quand tout à coup, on apprend qu’on va la vivre, c’est une joie immense, une grande responsabilité aussi, parce qu’on sait qu’on va incarner son livre, qu’on va le porter, qu’on a la responsabilité. de lui donner une vie et un sens auprès de jeunes lecteurs et lectrices avec qui l’échange, tel que j’ai pu le vivre et tel que j’ai eu la chance de le vivre pendant ces mois, a été extrêmement franc, extrêmement marquant, qui m’a beaucoup appris sur l’écriture, sur mon geste, qui m’a beaucoup appris aussi sur la société actuelle. Qui sont les gens, les jeunes gens d’aujourd’hui ? Comment voient-ils le monde ? Que perçoivent-ils de la société dans laquelle nous vivons ensemble ? Donc bien au delà de la question du prix lui-même, ce qui a été absolument décisif et passionnant, c’est les rencontres, les échanges. J’allais dire que c’était quelque chose qui m’a beaucoup bousculé, qui m’a beaucoup rempli. Et ça, j’ai énormément de reconnaissance d’avoir pu le vivre une fois dans ma vie. d’aller au contact comme ça de jeunes lecteurs et lectrices qui ont la curiosité et la générosité d’ouvrir le livre et de pouvoir, par-delà le livre, parler de la vie.
Quel moment du prix Goncourt avez-vous le plus apprécié ?
C’est difficile d’en choisir un parce que chaque rencontre a été très singulière. Je crois qu’il y a un moment qui est bouleversant, c’est le moment où, pendant une rencontre, je crois que c’était à Lyon, c’est une qualité d’écoute et de silence qui tout à coup surgit, pas forcément parce qu’on dit une chose plus importante, mais parce que tout à coup, tout le monde est traversé par une émotion. Et je cite ce moment à Lyon, mais il y a eu plein d’autres moments, que ce soit à Rennes, à Toulouse, à Aix, à Nancy, à Paris. Il y a eu plein de moments comme ça qui ont été décisifs et forts. Mais je crois que c’est ce moment où tout à coup, une émotion nous traverse. Parfois, c’étaient les moments de rencontres collectives, puis parfois, c’était juste un mot au moment d’une dédicace avec un ou une lycéenne. Je crois que c’est le moment où il y a quelque chose du silence qui advient et l’émotion passe devant. Ça, c’est des moments qui m’ont beaucoup marqué parce qu’on n’a pas toujours la chance de les vivre dans la vraie vie, d’une certaine manière, dans la vie quotidienne. Là, tout à coup, il y a une intensité folle.
Très bien. Eh bien, je crois que c’est terminé. Donc, merci.
Merci beaucoup.