Le moins que l’on puisse dire, c’est que La Fille qu’on appelle de Tanguy Viel n’a pas laissé indifférent Etienne, élève du lycée Gerville-Réache de Basse-Terre

Débat autour des romans au Lycée Gerville-Réache de Basse Terre

La Fille qu’on appelle…ou plutôt celle qu’on n’appellera pas

Bienvenue sur la côte !

Ici, La Fille qu’on appelle de Tanguy Viel, paru en septembre 2021 aux éditions de minuit s’étend sur tout l’horizon avec ses 176 pages. Les vagues apportent l’histoire fictive de Max Le Corre, ancien boxeur et actuel chauffeur, en quête d’une gloire perdue. Puis sa fille, Laura, en quête d’un logement qui la rapprochera du maire, alors patron de son père. Tout cela sur fond de « trafic d’influence », de viol et de proxénétisme. En clair, un roman dramatique vous me direz. Et pourtant il n’en est rien : c’est un vrai show qui se déroule ; une véritable histoire aussi caricaturale que drolatique, avec son lot de prévisibilité… à l’instar d’un match de boxe à l’américaine.

Enchantement et désenchantement Gare à l’uppercut !

C’est un enchaînement aussi prévisible que banal que nous propose Viel. Crochet du droit puis crochet du gauche, les coups s’enchaînent et n’atteignent pourtant jamais leur cible. Lorsque l’on croit que l’auteur atteindra l’imprévisibilité, le mystère, l’excitation du « twist » qui va changer le cours de l’histoire, on se retrouve finalement face à un échec ; un manque cruel d’originalité. La déception est de mise. On a envie de partir et pourtant on reste là, prostré dans notre fauteuil. On attend et on s’exalte, car on les connaît bien les boxeurs des premières pages : viol et proxénétisme. Ils constituent le cadre des problématiques de notre société, un sujet d’actualité toujours bouillonnant et faisant les gros titres. Alors, comme devant un vieux feuilleton télévisé, on veut connaître le prochain mouvement de cette victime pour qui nous avons tant de compassion. On veut rester jusqu’à la fin, voir comment ça va se terminer. Va-t-elle se venger ? …Non, on veut tout savoir.

Cependant, au 5e round on perd le cap. On n’arrive plus à suivre. Les gestes sont rapides ; vifs. Notre favorite finit par enlever le masque et… retournement de situation : on avait tort. C’est un véritable système qui s’est organisé devant nous, système que j’ai gentiment pris le soin de nommer : le système de la « pute » et des trois brutes. Il est facile à comprendre : un organise les rencontres sur son lieu de travail. L’autre, distrait, regarde ailleurs. Pendant que le chef se pointe, viole et manipule la jeune femme. Je laisse à votre lecture le soin de trouver qui est qui. Bonne chance ! Mais bon revenons-en à notre critique.

En résumé, il ne s’agit plus uniquement de viols à répétition, mais d’un véritable réseau, témoin d’une domination masculine ; d’un empire mu par les désirs immédiats que soutient « l’impunité politique » des hommes puissants. Mais, même si le visage boursouflé de notre histoire peut sembler ériger un portrait très sombre et très noir, il faut toutefois se rappeler que nous sommes sur la côte ! Dans l’insouciance d’une petite ville paisible où semble souffler la rumeur d’un vent d’été, de vacances. Mais peut-être que La Fille qu’on appelle est de ces livres-là. Ces livres faits pour l’été avec leur lot de fraîcheur, de banalité, et de conjectures. Alors, un livre à prendre à la légère ? Oui, et c’est pour cela qu’il faut garder son sang-froid. Particulièrement lorsqu’à la fin on se dit : c’est tout ? Et la suite ? A quand le prochain combat ?

La « pute » et les 3 brutes

Nous en parlions plus tôt dans cette critique, les personnages…Bien qu’ils souffrent tous de clichés que l’avancée dans l’intrigue ne fait que polir : on connaît Laura, cliché de la naïve et belle jeune femme qui se laisse lentement glisser dans la prostitution. On connaît le père, ancien boxeur de légende dont l’excès et le faste ont entraîné le déclin. Puis, on connaît Bellec, chef de la machine secrète et vicieuse de la ville, et aussi bras droit du maire, dernier personnage. Voilà le casting du flop.

Voilà bêtement et simplement ce que sont ses personnages : ces lignes qui les décrivent. Mais des questions se posent à la lecture : qu’attendent-ils. Qu’attend cette innocente Laura ? Ce père qui se sent comme coupable ? Ainsi que ce bravache Bellec ? Ils nous ont fatigués par leur apathie, mais au mépris du manque désespérant d’originalité de ces personnages et de leurs actions. Quand on délie tout ce système autour de ce puissant maire qui jusqu’au bout tire les ficelles, on saisit mieux les clichés et l’apathie des personnages. Nous les comprenons. Nous pouvons alors voir leur âme, leur énergie et la vie qu’on leur a insufflées.

1…2…3…

K.O

C’est armé d’une plume dans la main droite et de son imagination dans la main gauche que Viel s’engage dans ce combat ardu auquel se livrent la plupart des romanciers : celui de ne pas perdre le lecteur dans les méandres de son esprit. Le combat est annoncé dès les premières pages de son livre et l’auteur de La Fille qu’on appelle semble remplir le contrat avec le succès d’un début prometteur, mais qui perd en efficacité au fil des chapitres. Les phrases insolentes, infatuées et allongées, semblent courir presque devant vous, vous maintenant en haleine, prêtes à vous voir abandonner.

Une fois la « mi-page » annoncée, le décompte commence : 1…2…3…et c’est le K.O. Vous finissez essoufflés entre des lignes verbeuses et des métaphores stratifiées. Pourtant, c’est sans amertume qu’on prend cette défaite par K.O. On en demande encore, on se relève, on en veut plus, et on constate de ce fait que ce n’est plus une forme dure qui se présente devant nous, mais la forme oscillante et insaisissable d’une originalité et d’une imagination qui, en fin de compte, séduisent, et font toute la force de ce livre. Je m’avoue finalement vaincu par cette verve.

Décision Finale

Nous dirons que La Fille qu’on appelle, malgré sa trame banale et la prévisibilité de ses péripéties, reste un livre rafraîchissant, frais, voire bien glacé. Une véritable boisson d’été à boire goulûment et sans modération. Une fois lancées, les lignes coulent lentement dans la gorge et vos papilles peuvent enfin saisir tout le génie de l’écriture de Viel.